Kultur et civilisation.

Les conceptions françaises et allemande de civilisation sont différenciées dès leurs racines. La différence des deux conceptions a fini par dresser l’une contre l’autre la notion de culture, et celle de civilisation.




Culture et civilisation

Définitions selon le dictionnaire de la langue philosophique de Paul Foulquié 

Culture : Lat. cultura, dérivé de colere (supin, cultum), cultiver (colonus, cultivateur, colon), entourer d’égard, honorer (principalement les dieux) : action de cultiver, d’honorer…

Au sens figuré (en France)

1. Action de développer par l’exercice, soit le corps (c. physique), soit l’esprit ou l’âme (c. intell., morale).

2. Subjectivement : caractère ou qualité d’une personne chez qui l’étude et la réflexion ont développé les capacités intellectuelles, soit en général (c. générale), soit dans un domaine particulier (c. littéraire).
En allemand, kultur correspond à civilisation, et l’équivalent de notre « culture » est Bildung (propr: formation) ; « cultivé » se dit gebildet (formé). [instruit ?]

3. Objectivement : manières collectives de penser et de sentir, ensemble de coutumes, d’institutions et d’œuvres qui, dans un milieu donné, sont à la fois l’effet et le moyen de la culture personnelle

Dans le vocabulaire de l’ethnologie et de la sociologie, particulièrement aux U.S.A. : genre de vie traditionnel dans un pays déterminé.
Civilisation : Dérivé de civis, citoyen.

A. Au sens abstrait (la civilisation) : état des individus ou des pays civilisés. « s’emploi absolument par opposition à barbarie et implique un jugement de valeur ».

B. Au sens concret (une, des civilisation(s)) : ensemble des caractéristiques morales, religieuses, sociales, techniques, scientifiques propres à une société ou à un groupe de sociétés déterminées. La civilisation chrétienne, les civilisations précolombiennes.

Civilisation et culture :

A. En français : bien que ces deux mots soient souvent synonymes, civilisation a une compréhension plus grande, englobant à la fois la technique et toutes les manifestations de la vie spirituelle, tandis que la culture ne concerne que le spirituel. De plus, tandis que la civilisation est affaire sociale ou collective, la culture est affaire plus personnelle et ne s’acquiert  pas sans travail.

B. Les Allemands tendent à opposer civilisation (identifiée à progrès matériel et technique) et culture (conçue comme l’acquis spirituel).

C. Les Anglo-Américains sont portés à rejeter la notion de civilisation comme faisant double emploi avec celle de culture.


Extraits du 1er chapitre de
« Essai sur la France »
de E. Robert Curtius[1].
Traduit de l’allemand par J. Benoist-Méchin.
Editions Bernard Grasset.
 (Achevé d’imprimer le 18 février 1932.)

18 (page)
(…) Les conceptions françaises et allemande de civilisation sont différenciées dès leurs racines. (…) La différence des deux conceptions a fini par dresser l’une contre l’autre la notion de culture, et celle de civilisation. Les littératures de guerre françaises et allemande ont suffisamment fait état de cette opposition. Pourtant celle-ci n’est pas un création de la guerre. Elle a des racines historiques extrêmement ramifiées.
Guillaume de Humboldt[2] en a donné une définition conforme au sentiment de notre époque classique : « La civilisation, » écrit-il, « a pour effet de rendre les peuples plus humains dans leurs institutions et dans leur mentalité, considérée par rapport à ces institutions ; à cet ennoblissement des conditions sociales, la culture, elle, ajoute la science et l’art. » Telle fut la conception du néo-humanisme allemand. Pour lui la civilisation a pour objet, tout ce qui contribue à rendre l’humanité plus sociale et plus morale. Mais au-dessus d’elle s’élève, autonome et indépendant, le royaume de l’esprit. A lui appartient le nom de « culture ». Cette conception reflète la situation de l’Allemagne vers 1800, époque où une petite communauté d’esprits éclairés, dominant la confusion désespérée des Etats et de la Nation, se sentait unie avant tout par les liens immatériels de la philosophie et de l’art.
À cette conception, qui fut celle du classicisme allemand, Nietzsche opposa une nouvelle table des valeurs, née de sa philosophie dionysienne et tragique. Pour lui, la civilisation est l’idéal de l’homme du troupeau. Les grandes époques de culture sont marquées, au contraire, par la domination des natures les plus libres et les plus hardies. Culture et civilisation poursuivent des buts différents : elles tendent à des fins diamétralement opposées.
Comme on le voit, tant du côté allemand que du côté français, tout a été fait pour dresser l’un contre l’autre ces deux mots et ces deux conceptions. Sans doute, se rendit-on compte, dans chacun des deux pays de la dualité ainsi créée, mais on crut y échapper en attribuant à chacun de ces termes une valeur exactement contraire. Nous plaçons la culture au-dessus de la civilisation. Les Français estiment que la civilisation est supérieure à la culture.
Pour un Français, le mot « civilisation » est à la fois le palladium de son idée nationale et le garant d’une solidarité universelle. Il n’est pas de Français qui ne le comprenne. Il enflamme les masses et il est susceptible d’acquérir un caractère sacré qui l’élève jusqu’à la sphère des vérités religieuses.

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(…) lorsque (…) nos pas nous ramènent au petit village de Eyzies, et que, devant le monument aux morts de la guerre, nos yeux déchiffrent cette inscription : À tous ceux qui sont morts pour la civilisation – alors ce mot de « civilisation » se gonfle d’une résonance, d’une dignité et d’une grandeur sacrée que nous ne lui soupçonnions pas.
En Allemagne, on ne trouvera le mot de « culture » sur aucun de nos monuments aux morts. Notre peuple ne comprend pas ce mot. Nous ne parvenons pas à le germaniser. C’est un terme savant. Il ne parle pas au cœur. Une inscription comme celle de Eyzies n’est possible qu’en France. Entre toutes les nations, la France est la seule à pouvoir exprimer par ce mot de civilisation, ses biens les plus sacrés.
Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Ce privilège est le résultat relativement récent d’un processus historique à la fois long et complexe. Il faut remonter jusqu’à l’antiquité pour en saisir les origines.
L’idée antique de culture implique (…) la fusion, en un seul concept, de tous les biens de l’esprit et la liaison de ce concept avec une polis, ou pour parler latin, avec une civitas. Ainsi naît l’idée d’une humanité « civilisée », qui se distingue de la nature, et s’oppose à l’état brut de ceux qui lui sont encore soumis.
Tout ce qui élève l’homme au-dessus de la grossièreté de ses origines, tout ce qui contribue à le rendre maître des éléments, de tout cela, c’est la culture. Tout en elle possède une importance et une valeur égales : qu’il s’agisse de la nourriture, de l’habitation, de l’agriculture, de l’écriture et de l’arithmétique, du droit ou des mœurs. Dans une telle culture les formes qui président à l’organisation de l’extérieur de la vie prennent une importance égale aux données des sciences positives ou aux lois qui régissent les formes de l’existence en commun. La satisfaction des besoins matériels, le développement des capacités techniques, font partie intégrante de cette idée de culture, au même titre que l’organisation de la société et de l’accroissement de la sagesse.
Cette idée antique de culture est passée dans le sang et l’esprit
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(…) Si nous comparons le développement de la France et celui de l’Allemagne, nous voyons qu’en Allemagne, l’idée de nationalité et l’idée d’universalité se sont constamment opposées l’une à l’autre tandis qu’en France elles se sont constamment unies.

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(…) Quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur elle, la Révolution a eut le mérite incontestable, en recréant la nation, de ressusciter l’idée de sa mission nationale. C’est pendant les guerres de coalition que la France moderne a pris conscience d’elle-même. Et cette fois encore, pour exprimer ses buts nationaux, elle frappe à son effigie une formule universelle : la « civilisation ».
C’est un mot nouveau. Il apparaît pour la première fois vers 1760 [3]. Il ne s’est pas imposé d’un seul coup. Il ne pouvait pas lutter contre la devise magique « Liberté, Egalité, Fraternité », ni faire concurrence à la Marseillaise et au Chant du départ. Mais lorsque Bonaparte eut mâté la révolution, lorsque Napoléon eut renversé la République, ce mot devint la formule rêvée dont s’emparèrent aussitôt la propagande politique et les proclamations militaires. (…) Ce mot possédait en effet l’avantage inestimable d’incarner l’élan spirituel de la Révolution sans faire trop directement allusion à ses buts politiques. Ce mot était à cette époque encore vague et mal défini. Mais son acceptation était assez vaste pour absorber tout le mouvement des esprits au cours du XIXè siècle.

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(…De nos jours,) « La nation », pour un français, ne veut pas seulement dire une communauté formée, à travers les siècles, par l’action combinée de l’histoire, de la langue et de l’Etat ; il signifie encore les liens tissés par une civilisation unique. Il va sans dire que pour nous aussi, la « nation » représente une communauté de culture. Mais les limites de cette communauté spirituelle n’ont jamais coïncidé avec les frontières de notre Etat, et aujourd’hui moins que jamais. La culture allemande n’a jamais pris la forme d’un corpus national. Bien plus, la culture allemande est la culture allemande ; c’est ainsi qu’elle se définit elle-même. Cette définition suffit déjà à opposer l’idée de culture à l’idée de civilisation. Car lorsque nous parlons de « culture allemande » ces mots semblent, à l’oreille d’un Français, la négation même de l’idée de culture. Pour lui, la culture doit être, avant tout, une chose universelle, sa vertu primordiale réside dans son contenu humain. Comment dès lors peut-on songer à proclamer et à propager une culture nationale ? Le Français ne peut s’empêcher d’y voir une contradiction, voir un défi. Lorsque la France s’identifie à son idée de civilisation elle ne parle jamais de « civilisation française », mais de civilisation tout court.

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(…) L’esprit français tient essentiellement à cette idée : que la nature humaine est au fond partout et toujours identique. Il croit à l’existence de normes universelles ; et la civilisation, à leurs yeux, est l’une d’entre elles. L’idée de civilisation n’a de sens que si tous les hommes peuvent y participer, si tous peuvent se faire d’elle une image identique. C’est cette conviction profonde qui donne à la conception française son pathétique, sa force et sa chaleur ; mais c’est elle aussi qui en marque les limites.

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(…) Chez nous, on entend souvent émettre cette opinion que le Français n’est pas sincère lorsqu’il prétend que son pays s’est mis au service de l’humanité. On croit deviner dans cette affirmation une sorte d’impérialisme déguisé. Celui qui juge ainsi ne comprend pas la France et commet envers elle une grave injustice. Aujourd’hui encore la France vit en grande partie sur l’héritage que lui a légué la « philosophie des lumières »[4] ; et si ces idées n’eurent jamais chez nous un retentissement profond, elles n’en conservent pas moins, dans le pays de la raison, tout leur pouvoir sur les esprits.

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(...) On peut dire qu’en France, la civilisation commence avec l’art culinaire. La gastronomie en fait partie. La mode aussi. La politesse également. Bref, toutes les manifestations de la vie emprunte un rayon à son auréole. Et ces manifestations ne sont pas seulement le privilège des classes cultivées, elles sont accessibles à tous, chacun peut y prendre part, fut-ce de la façon la plus modeste. Le démocratisme intellectuel de ces idéologies trouve son appui le plus stable dans ce démocratisme des formes sociales. Lui aussi possède des normes et des conventions.

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(…) Le malentendu qui oppose les conceptions françaises et allemandes vient, en grande partie, de ce qu’on considère la civilisation en Allemagne comme représentant avant tout, et presque exclusivement, l’ensemble des conquêtes mécaniques de notre époque. En restreignant ainsi sa portée on l’opposera fatalement à la culture.

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Ma culture à moi, c'est ça !
(…) Sans doute peut-on définir la civilisation : un état constant de progrès et de perfectionnement. Mais elle se présente aussi, à un degré plus élevé, comme la conservation et l’accroissement d’un héritage. Charles Maurras la définit comme l’état dans lequel l’individu qui vient au monde reçoit infiniment plus qu’il n’apporte. « La Civilisation », dit-il, « est d’abord un capital. Elle est ensuite un capital transmis ». Pour nous, le symbole idéal de la culture, c’est l’activité créatrice de l’esprit. Pour le Français, c’est la préservation et la transmission d’un patrimoine. Pour nous, la culture opère suivant une loi de substitution : elle ressemble à une succession de constructions spirituelles dont chacune vient prendre la place de celle qui l’a précédé. Le Français, lui, se refuse à une telle conception de l’histoire, où il ne découvre que dispersion et discontinuité. Pour lui, le courant de la civilisation entraîne dans ses flots toutes les richesses accumulées du passé.



[1] Larousse : Curtius (Ernst Robert), écrivain et historien allemand (Thann, Alsace, 1886 – Romme 1956) Il a défini les thèmes permanents de la littérature européenne (La littérature européenne et le Moyen Age latin, 1948)
L’ouvrage présent avait pour ambition d’initier le public allemand à la civilisation française et de servir de manuel à l’enseignement secondaire et supérieur allemand.
[2] Larousse : Humboldt (Wihelm, baron von), linguiste et homme politique allemand (1767 – 1835). Partant de l’étude de langues très diverses, il chercha à dépasser la grammaire comparée pour constituer une anthropologie  générale qui examinerait  les rapports entre le langage et la pensée, les langues et les cultures.
[3] Littré : (Mirabeau 1757) Action de civiliser ; état de ce qui est civilisé « La religion … est le premier ressort de la civilisation » Mirabeau ‘Ami des hommes’.
[4] Foulquié : Philosophie des lumières.- All. Aufkärung ; das Zeitalter der Aufkärung, le siècle des lumières.
Le mouvement philosophique du XVIIIe siècle, caractérisé par la foi dans le progrès, le culte de la raison, l’opposition à la religion révélée que remplace un vague déisme.
Philosophe : appliqué aux intellectuels du XVIIIe siècle.- Qui prétend se diriger d’après les lumières de la seule raison et rejette toute doctrine révélée.