Ces 147 sociétés qui dominent le monde


Selon une équipe de chercheurs de Zurich, l’économie mondiale est hyperconcentrée. Leur étude souligne la fragilité d’un système financier contrôlé par un petit groupe de multinationales, liées entre elles par des participations croisées. 
(Courrier International, voir commentaire en fin d'article)


La science a peut-être bien confirmé les pires craintes des indignés qui ont manifesté contre le pouvoir financier. L’étude des relations entre 43 000 multinationales a en effet mis en évidence l’existence d’un groupe relativement restreint de sociétés – pour la plupart des banques – jouissant d’une influence disproportionnée sur l’économie mondiale

Selon les spécialistes des systèmes complexes que nous avons interrogés, ces travaux, qui fournissent une remarquable tentative d’analyse du pouvoir économique mondial, pourraient servir de base de travail pour définir les moyens de renforcer la stabilité du capitalisme. L’idée qu’une poignée de banquiers contrôle de vastes secteurs de l’économie mondiale n’est pas nouvelle pour les militants d’Occupy Wall Street. Mais cette étude, menée par trois théoriciens des systèmes complexes de l’Institut fédéral suisse de technologie de Zurich, est la première à dépasser le cadre idéologique pour démontrer de manière empirique l’existence d’un tel réseau de pouvoir. 


Pour ce faire, Stefania Vitali, James Glattfelder et Stefano Battiston ont combiné les formules mathématiques utilisées depuis longtemps pour modéliser les systèmes naturels avec des données relatives aux entreprises afin de cartographier les liens capitalistiques entre multinationales. «  La réalité est tellement complexe qu’il faut s’éloigner des dogmes, que ce soient ceux du libéralisme ou ceux des tenants de la théorie du complot, explique James Glattfelder. Notre analyse est fondée sur la réalité. »Exploitant la base de données Orbis 2007, qui enregistre 37 millions d’entreprises et d’investisseurs à travers le monde, les chercheurs en ont extrait les multinationales (43 060 au total) ainsi que les participations en capital qui les relient. Ils ont ensuite observé quelles sociétés en contrôlaient d’autres par l’intermédiaire des réseaux d’actionnariat et ont associé ces données au chiffre d’affaires de chacune d’entre elles afin de définir la structure du pouvoir économique. 

Ces travaux, publiés par la revue scientifique en ligne PloS One, mettent en évidence un noyau de 1 318 entreprises liées par des participations croisées. Chacune a des liens avec deux autres ou plus, avec une moyenne de 20 connections. De surcroît, ces 1 318 sociétés, qui représentent 20 % du chiffre d’affaires mondial, possèdent collectivement la majorité des plus grandes entreprises et sociétés de production du monde – celles qui constituent « l’économie réelle » – soit 60 % du chiffre d’affaires mondial.

En poussant plus loin ses recherches, le trio a fait apparaître l’existence d’une « superentité » de 147 sociétés encore plus interconnectées (la totalité du capital de chacune d’elles est détenue par d’autres membres de l’entité) qui contrôle 40 % de la richesse totale du réseau. « Dans les faits, moins de 1 % des sociétés contrôlent 40 % du réseau », résume Glattfelder. La plupart sont des institutions financières. Parmi les vingt premières figurent Barclays, JPMorgan Chase et Goldman Sachs. La concentration du pouvoir n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même, explique l’équipe de Zurich. Ce qui peut poser problème, ce sont les interconnexions. Ainsi que le monde l’a appris en 2008, ce genre de réseaux est en effet instable. «  Quand une [société] a des problèmes, il y a un risque de contagion  », explique Glattfelder.

Yaneer Bar-Yam, responsable du New England Complex Systems Institute (Necsi) à Cambridge, dans le Massachusetts, fait toutefois observer que les chercheurs de Zurich présument que la propriété signifie le contrôle, ce qui n’est pas toujours vrai. La plupart des actions sont entre les mains de gestionnaires de fonds qui ne contrôlent pas forcément ce que font réellement les entreprises qu’ils possèdent partiellement. Savoir quel effet cela peut avoir sur le comportement du système nécessiterait des analyses supplémentaires. En mettant ainsi à jour l’architecture du pouvoir économique mondial, cette étude pourrait contribuer à le rendre plus stable. Une fois les vulnérabilités du système identifiées, les économistes pourraient imaginer des mesures visant à éviter des effondrements en cascade. 

Pour Glattfelder, il faudrait peut-être étendre les règles nationales antitrust au niveau international afin de limiter les interconnexions excessives. George Sugihara, un spécialiste des systèmes complexes à la Scripps Institution of Oceanography à La Jolla, en Californie, qui a conseillé la Deutsche Bank, propose une autre solution : taxer les sociétés trop interconnectées afin de les inciter à limiter le risque. Reste un point qui ne fera pas l’unanimité auprès des indignés : il est peu probable que ce noyau d’entreprises soit le résultat d’un complot. « Ce genre de structure est très répandu dans la nature », assure Sugihara. Dans n’importe quel réseau, les nouveaux arrivants cherchent de préférence à créer des liens avec les membres les mieux connectés. Les multinationales entrent au capital des autres multinationales pour des raisons commerciales, pas pour devenir les maîtres du monde. Et les participants les plus connectés attirent également le plus de capitaux, explique Dan Braha, chercheur au Necsi. « Le fait, dénoncé par les militants d’Occupy Wall Street, que 1 % de la population possède l’essentiel des richesses est le résultat logique de l’économie auto-organisée. »

Pour l’équipe de Zurich, la véritable question est de savoir si la superentité peut exercer un pouvoir politique. Selon John Driffill, spécialiste en macroéconomie à l’université de Londres, ces 147 entreprises sont trop nombreuses pour former une collusion. Braha, lui, estime qu’elles se concurrencent sur le marché mais agissent ensemble pour protéger des intérêts communs. Résister à tout changement dans la structure du réseau fait peut-être partie de ces intérêts.

CLASSEMENT - Le top 10 des sociétés superconnectées

Cent quarante-sept entreprises, qui ont des intérêts les unes dans les autres, contrôlaient en 2007 environ 40 % du chiffre d’affaires des groupes de la planète. Les trois quarts d’entre elles appartiennent au secteur financier.

Parmi la « superentité » de 147 sociétés identifiée par Stefania Vitali, James B. Glattfelder et Stefano Battiston,voici les dix qui comptent le plus de participations croisées :
■ 1 – Barclays PLC(banque, Royaume-Uni)
■ 2 – Capital Group Companies Inc. (fonds de pension, Etats-Unis)
■ 3 – FMR Corporation(services financiers, Etats-Unis)
■ 4 – AXA (banque et assurance, France)
■ 5 – State Street Corporation (services financiers, Etats-Unis)
■ 6 – JPMorgan Chase & Co (banque, Etats-Unis)
■ 7 – Legal & General Group PLC (gestion d’épargne, Royaume-Uni)
■ 8 – Vanguard Group Inc(gestionnaire de placements, Etats-Unis)
■ 9 – UBS AG (banque, Suisse)
■ 10 – Merrill Lynch & Co Inc (banque,


Andy Coghlan et Debora Mackenzie | New Scientist 
Courrier International - Ces 147 sociétés qui dominent le monde


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Mon commentaire :

Comme souvent, sinon toujours dans la littérature libérale lorsque le système est désavoué, seules sont pointées du doigt les multinationales ou autres institutions anonymes dont les dénominations sociales sont données en pâture alors que le nom de leurs commanditaires, les grands actionnaires dont les familles se comptent sur les doigts de quelques mains, sont pudiquement tus. Distinguons bien ici les grands actionnaires des petits porteurs, des boursicoteurs du dimanche. Le cadre d’investigation de l’étude est en effet défini d’entrée : « un système financier contrôlé par un petit groupe de multinationales, liées entre elles par des participations croisées ». N’eut-il pas été plus instructif et honnête d’appréhender le système financier via le maillage des participations qui contrôlent de facto ces multinationales ?... Il est en fait plus prudent pour les grands bourgeois, les nouveaux seigneurs, de ne jamais apparaître en première ligne et de disposer entre eux et la "plèbe" des intermédiaires aptes à les innocenter de toute « indélicatesse ».

S’ensuit, après avoir évoqué l’utilité de l’étude, à savoir « renforcer la stabilité du capitalisme », une série de considérations destinées à disculper et même à justifier le système.

- « La plupart des actions sont entre les mains de gestionnaires de fonds qui ne contrôlent pas forcément ce que font réellement les entreprises qu’ils possèdent partiellement ». Quid des commanditaires de ces gestionnaires de fond, de leurs carnets d’adresse, de leurs intérêts partagés ?

- « La réalité est tellement complexe qu’il faut s’éloigner des dogmes, que ce soient ceux du libéralisme ou ceux des tenants de la théorie du complot ». Voila qui renvoi apparemment dos à dos « libéralisme » et « théorie du complot » mais la complexité du système, les subprimes, les fonds toxiques, la dette souveraine ne sont-ils pas d’indubitables complots ?

- « ces 147 entreprises sont trop nombreuses pour former une collusion. (…) elles se concurrencent sur le marché mais agissent ensemble pour protéger des intérêts communs ». Quels sont ces intérêts communs si ce ne sont les privilèges de leurs commanditaires, la classe dominante ?

- « Ce genre de structure est très répandu dans la nature ». Et voici le libéralisme naturalisé ! Quelle prétention n’est-ce pas que d’aller à l’encontre des lois naturelles ? Que n’abandonnons-nous pas la roue et le feu… et pourquoi pas l’argent tant que nous y sommes ?

- « Dans n’importe quel réseau, les nouveaux arrivants cherchent de préférence à créer des liens avec les membres les mieux connectés ». Voici l’éloge de l’opportunisme, qui s’en étonnerait ?

- « Le fait, dénoncé par les militants d’Occupy Wall Street, que 1 % de la population possède l’essentiel des richesses est le résultat logique de l’économie auto-organisée. Pourquoi ne pas appeler un chat un chat, l’économie auto-organisée ne s’appelle-t-elle pas « libéralisme » ?

Tout ceci pour mettre en garde contre ces textes aux apparences frondeuses - le titre à lui seul donne ici le ton - qui sont le fruit d’une institution et probablement inspirés par quelque think-tank à l’objectivité on ne peut plus opportuniste. Ceci aussi pour dénoncer l’usage d’entités anonymes telles que les multinationales, les banques, la finance pour préserver les véritables bailleurs et profiteurs de ce système qui gangrène le monde : la grande bourgeoisie.

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Intervention de Jean-Luc Mélenchon à l'ONU 
le 24 octobre 2016