Burkini: et si nous laissions les intéressés en parler?

Khadija T. Moalla
Khadija T. Moalla: Dr en droit international, Tunisie.
     → Va-t-on vers l’interdiction des maillots de bain...
Maya Ksouri: Avocate, chroniqueuse politique, Tunisie.
     → Le burkini, insulte au combat mené chaque jour...
- Aalam Wassef: Editeur, plasticien, Egypte
     → Ne soyons pas naïf sur le symbole...
- Idir: Auteur-compositeur-interprète, Algérie.
     → Lettre à ma fille


Va-t-on vers l'interdiction des maillots de bain
sur les plages de Korba?
(Khadia T. Moalla)


Ce matin, comme à l’accoutumée, j’ai décidé d’aller me baigner assez tôt pour éviter la chaleur et le bruit des baigneurs. J’ai en effet pour habitude de travailler à la plage pour profiter des meilleures heures où mes neurones carburent à fond. J’ai commencé par piquer une tête dans une eau fraîche et limpide avant d’aller m’installer pour façonner le programme d’une rencontre que je vais animer la semaine prochaine, pour le compte d’une agence internationale.

30 minutes après, satisfaite d’un premier brouillon, j’ai décidé de retourner vers cette mer d’une rare beauté. Plongée dans mes pensées, je n’avais pas remarqué un homme d’un certain âge qui s’était approché de moi pour demander l’heure. Poliment, j’ai rebroussé chemin pour chercher ma montre. Il a alors enchainé en me demandant s’il pouvait faire une remarque. J’ai accepté car intriguée sur le genre de remarques que pouvait faire un homme que je n’avais jamais rencontré auparavant,sur une plage près de laquelle je vivais depuis plus de 15 ans, sans jamais avoir été importunée, ni en hiver ni en été.

Avec un regard vide car il faisait tout pour éviter le mien, ce monsieur me lance sur un ton défiant: « Ne trouvez-vous pas que votre tenue n’est pas respectueuse?!» Sa remarque m’a semblé tellement incongrue et inadéquate, que l’espace d’un instant, je n’ai pas su s’il fallait en rire ou en pleurer! Face à une telle indécente intrusion dans ma vie privée, j’avais deux options, la première, classique et facile: lui dire de s’éloigner car il polluait mon champ visuel et au cas où il refuserait, appeler l’agent de sécurité de la résidence privée où je vivais, pour signaler cet intrus qui me harcelait et qui devait comprendre que je ne lui permettrai pas de le faire en toute impunité.

J’ai choisi la deuxième option qui a exigé de moi de garder un très grand sang-froid car l’adjectif « irrespectueux » qu’il avait utilisé m’avait choquée au plus haut point. Pour moi, il représentait une insulte directe à la mémoire de mes parents qui m’avaient appris la valeur fondamentale du respect de soi et des autres. Calmement, j’ai décidé de prendre la peine d’analyser comment, en 2015, un homme tunisien pouvait se permettre d’accoster une femme pour lui faire une remarque des plus déplacées sur sa tenue vestimentaire! Au fond de moi, je savais que si je laissais passer cette atteinte à ma liberté, et sans que notre société ne s’en rende compte, très vite, aucune femme n’aurait le droit de se baigner en maillot de bain !Soudain j’ai compris que ce n’était pas seulement ma propre liberté qui était menacée mais celle de toutes les femmes de mon pays.

Je me suis alors souvenue d’une citation de Thomas Jefferson qui m’a toujours guidée: « In matters of style, swimwith the current; in mattersof principle, stand like a rock » !Que je traduirai par: « En matière de forme, nage avec le courant; en matière de principes, sois solide comme un rocher! »
Ma liberté de m’habiller comme je l’entendais était certainement un de ces principes pour lesquels j’étais prête à me battre contre n’importe quelle personne qui oserait vouloir m’imposer à moi,ou à n’importe quelle personne, une tenue vestimentaire quelconque.

J’ai répondu alors à cet homme que j’étais à la mer et que la tenue la plus adéquate était certainement une tenue destinée à la baignade, en l’occurrence un maillot de bain et que non, je ne voyais pas en quoi ma tenue ne serait pas respectueuse. D'autant plus qu’il y avait à la droite de mon parasol, 3 autres femmes qui toutes portaient de jolis maillots comme moi, alors qu’à ma gauche, il y avait  deux ou trois femmes qui avaient choisi de se couvrir en entier le corps avec des pantalons doublés de jupe et autre chemise et foulard. Tenue qui m’a du reste toujours effrayée car, en tant que secouriste, j’ai toujours à l’esprit le risque de noyade. Ayant eu le privilège de sauver plusieurs personnes dans ma vie, je ne connaissais que trop bien le danger que ce risque représentait aussi bien pour le secouriste que pour la personne à secourir !

Il m’a avoué alors qu’il avait deux adolescents et avait peur que si son garçon de 15 ans venait à me voir en maillot, cela risquait de provoquer je ne sais quoi dans son esprit !

Nous avons alors entamé une conversation de plus d’une heure où j’ai présenté tous mes arguments basés sur une expérience de plus de 25 ans, pas seulement en Tunisie mais dont 6 mois sur le continent américain, 7 années en France et 10 ans dans tous les pays Arabes (dont deux dans un pays du Golfe).
Je ne citerai de cette conversation que les principaux faits saillants:

Cet homme m’a appris qu’au lendemain du 14 janvier, il avait rêvé que la Tunisie choisirait une autre voie ! J’ai voulu savoir à quel modèle il faisait référence car les pays qui se proclamaient conservateurs et où plus de 90% des femmes avaient choisi --ou ont été contraintes--de se couvrir, étaient des pays qui subissaient le plus haut pourcentage d’harcèlement sexuels, incestes, viols et toutes sortes de violence contre les femmes.
Il m’a aussi appris que cela faisait 20 ans qu’il vivait en France. Cela m’a fait penser à toute la misère intellectuelle, psychologique et spirituelle dans laquelle se débattait une grande majorité de nos concitoyens immigrés. En effet, ces femmes et ces hommes qui ont quitté la Tunisie dans les années 70, 80 ou 90… n’ont pas vécu l’évolution normale et naturelle par laquelle sont passés les citoyens qui ont choisi de rester au pays.

Par ailleurs, ils ont évolué différemment en fonction de leur pays d’accueil :
a) La majorité de ceux qui ont émigré, dans les pays occidentaux, ont eu tellement peur de perdre leur culture et leur identité qu’ils ont préféré se renfermer sur eux-mêmes, vivre en communauté reclus dans leur HLM, sans se donner aucune chance de s’intégrer dans le pays d’accueil. Les sociétés hôtes, de leur côté, ont délibérément choisi de ne pas les intégrer car ces immigrés étaient bien trop différents sur tous les points de vue et à toutes les échelles.
b) Pour la majorité de ceux qui sont partis dans les pays pétroliers, et au lieu de préserver l’Islam ouvert et tolérant qui a bercé leur enfance, ils ont préféré l’échanger contre un Islam étrange et étranger, basé sur des interprétations rigides voir extrémistes. Ils ont alors troqué leur tenue vestimentaire habituelle contre un amalgame fantaisiste empruntant les modèles des pays du golfe, de l’Afghanistan, Pakistan et autres contrées lointaines…

A un moment de la conversation, ce monsieur me lance à la figure, comme ultime accusation, que la société tunisienne est devenue remplie d’homosexuels. Là, j’avoue que malgré tous mes neurones qui carburaient encore à 100 à l’heure, j’ai eu du mal à trouver le lien. Comment en effet, mon habit de bain serait responsable de l’augmentation des homosexuels dans les rues Tunisiennes? Je lui ai simplement conseillé qu’il était préférable de rester concentré sur les problèmes vestimentaires et qu’un autre jour, j’étais disposée à discuter avec lui les orientations sexuelles des uns et des autres. Ceci, d’autant plus que par rapport à ses deux enfants, il y avait des tentations bien plus dangereuses tels que l’alcool ou la drogue.

J’ai conclu notre conversation en lui conseillant d’apprendre à son fils en particulier, et aux hommes en général, à contrôler leurs instincts au lieu de demander aux femmes de se couvrir. En effet, avec toute la bonne volonté du monde, il sera difficile de couvrir 6 millions de tunisiennes, 150 millions de femmes Arabes et encore moins toutes les femmes du monde, même si on voulait habiller ce vœux pieux d’un habit religieux !
A la fin de notre conversation, son fils de 15ans, est venu me dire bonjour et spontanémentet naturellement m’embrasser, comme il l’aurait fait avec une veille tante. Il ne semblait nullement affecté ni choqué par ma tenue.

Ensuite, ma fille est venue me rejoindre à la plage. Quand ils sont partis, je lui ai raconté toute notre conversation. Elle me répondit qu’il fallait voir le bon côté des choses. Pour elle, l’attitude de ce monsieur avait au moins le mérite de vouloir commencer une conversation entre personnes appartenant à deux mondes différents. Il semblerait que sa génération est plus optimiste que la mienne. Mais j’espère qu’elle n’oubliera jamais que: « La vigilance est le prix de la liberté» (Jefferson) et que si nos deux générations ne prenaient pas garde, bientôt des hommes en Kalachnikov, viendraient sur nos plages pour nous interdire de nous baigner avec ou sans maillot!

Grace à cet incident, j’ai pu prendre conscience de quelques réalités:

1. Il existe un écart gigantesque entre plusieurs franges de notre société comme si,désormais, nous vivons dans des mondes parallèles qui par essence ne se croisent jamais, sauf par accident, quand quelqu’un, qui appartient à un certain monde, s’arroge le droit d’accuser quelqu’un qui appartient à un autre, d’être différent ! Pour ce Monsieur le droit à la différence, au respect de la vie privée et des libertés individuelles ne sont pas acceptables. Simplement, il refuse à la Tunisie d’être plurielle et voudrait imposer à ses citoyens, un modèle hypothétique, venu d’ailleurs !

2. En réalité, il n’y a aucune communication concrète entre ces différentes franges de la société même quand elles appartiennent à une même famille. Elles ne font que cohabiter pacifiquement essayant d’éviter tout malentendu pouvant dégénérer en conflit.

3. Comme cet homme, un grand nombre de tunisiens pense que la femme n’est rien d’autre qu’un corps, sans cerveau, sans esprit, sans aspirations, ambitions et rêves…Ce corps a le malheur de les tenter et par conséquent il doit être couvert! C’est d’une simplicité presqu’enfantine, or des hommes simples d’esprit, il semblerait qu’il y en ait de plus en plus! Pour eux, tous les maux dont souffre notre société se résument dans ce corps. Ainsi, le modèle qui va résoudre les problèmes de développement, de pauvreté, de chômage, de changement climatiques….se réduit en 2 mètres de tissus pour couvrir ce corps. Autant coudre des millions de linceuls et enterrer toutes les femmes, ainsi, tous leurs problèmes seront enfin résolus !

4. Les agences bi et multilatérales continuent de gaspiller l’argent du contribuable dans des conférences, colloques et autres rencontres autour de la problématique du genre  et des droits des femmes sans aucune compréhension réelle, ciblant les acteurs clés, ni un impact profond sur les sociétés où elles opèrent.

Pour conclure, je pense qu’aussi bien la gauche que la droite, sont responsables de la situation psycho-sociale désastreuse dans laquelle se trouvent les Tunisiens d’aujourd’hui et le jour où ces deux courants de pensée feront réellement leur mea-culpa, nous aurons peut-être une chance de repartir du bon pied !
P.S : Je ne le répéterai jamais assez : « Quand c’est urgent, c’est déjà trop tard, gouverner, c’est prévoir » (Pierre Mendès France).


Khadija T. Moalla, PhD
Va-t-on vers l’interdiction des maillots de bain sur les plages de Korba?

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Vu de Tunisie: le burkini, insulte au combat
mené chaque jour par les femmes arabes.
(Maya Ksouri)

Vu de Tunisie : le burkini, insulte au combat mené chaque jour par les femmes arabes, par Maya Ksouri


Alors que la situation des droits des femmes fait actuellement débat en Tunisie, Maya Ksouri revient sur la polémique autour du burkini en France. Elle s’adresse à tous ceux qui, à l’image du fondateur de Mediapart, Edwy Plenel, ont évoqué “un vêtement comme les autres”.

La semaine du 13 aout, fête de la femme en Tunisie, a été le théâtre d’un affrontement entre tenantes du boycott de la cérémonie officielle organisée au palais de Carthage et partisanes de la participation. Le point de friction entre les deux camps s’articulait autour de l’évaluation de la situation des droits de la femme aujourd’hui en Tunisie sous la présidence de Beji Caïd Essebsi. Les premières considèrent ce dernier comme un usurpateur de la mémoire bourguibienne et de ses acquis en faveur de la femme, ayant failli par calcul et opportunisme à entériner l’évolution du code du statut personnel vers l’égalité dans l’héritage. Les secondes encensent ce même président en tant que continuateur « florentin » de Bourguiba faisant ce qu’il peut dans un contexte difficile.

Ainsi, la présence symbolique de la femme, en tant qu’élément de plus-value politique, ne cesse d’être débattue en Tunisie, surtout dans le contexte actuel où la parole s’est libérée et où le compromis politique avec la réaction islamiste (dont la répression, sous Bourguiba et Ben Ali, était admise par l’Occident comme un gage de modernité) ne laisse de reposer la question du statut – réel – de la femme derrière la vitrine longtemps brandie. Des incidents comme l’interpellation par la police d’une jeune femme portant un short dans une zone résidentielle, le tollé islamiste lors de l’évocation du projet de l’égalité dans l’héritage, raviveront tous les jours les inquiétudes sur la nature de la république tunisienne.

Le statut de la femme dans une société donnée est un tel indicateur de la nature de cette dernière, surtout en ces temps agités – où la sinistrose économique, la perte de sens généralisée et le cynisme ambiant ressuscitent les démons identitaires et leurs consolants replis – que cette même semaine, on a vu la femme et son corps causer un autre affrontement, non pas en Tunisie mais dans un pays ou la question paraissait depuis longtemps réglée : la France.

Combat entre pro et anti-interdiction du burkini

La décision de certains maires d’interdire le burkini sur leurs plages, l’appui judicaire à ces décisions et la rétraction qui a suivi ont généré un affrontement entre deux camps, en France et ailleurs dans ce village-terre où tout s’est mondialisé : les pro-interdiction – des laïques, des progressistes anti-islamistes mais aussi une minorité de xénophobes ayant toujours vu d’un mauvais œil la présence étrangère et « maure » sur leurs terres -, et les anti-interdiction, des islamistes, des complexés de l’identité et des « droits-de-l’hommmiste ».

Et quoique l’argumentaire des premiers soit mis à mal vu la spécificité de l’endroit de l’interdiction (la plage), où ni l’argument sanitaire ni l’argument du bannissement des signes religieux dans l’espace public ne tiennent vraiment, l’argumentaire adverse, construit autour de la liberté de la vêture et de la diversité, n’en est pas moins dans une meilleure posture.

Si l’argumentaire des deux blocs paraît si friable, c’est qu’aucune des factions ne veut /n’ose afficher le fond de sa pensée. Le débat est biaisé car chacune des parties croupit dans les faux-semblants imposés par la bien-pensance et le politiquement correct.

Les pro-interdiction (exceptée la frange d’extrême-droite)n’osent plus aller au bout de leur raisonnement de peur d’être taxés d’islamophobes dans un environnement de compromis et de clientélisme politique socialiste ayant eu pour résultat de laisser des causes comme la laïcité, en France, en pâture à l’extrême droite. Ainsi, si discuter de la burqa leur est encore permis, discuter du bien-fondé du voile leur est interdit au risque de se voir opposer l’argument d’autorité de l’islamophobie même si le voile et la burqa découlent du même impératif religieux : cacher la « awra » (l’indécence) qu’est la femme.

Ce que taisent ces pro-interdiction, au-delà de l’argument sanitaire et de l’argument laïque – qui ne résistent pas à l’examen dans ce cas précis -, c’est leur rejet profond du voile, de la barbe, du « kamis », et de tout ce qui est signe de ralliement à cet islam qui devient depuis un moment si disert et si violent dans l’espace public. Pour ce camp, le burkini est l’extension de la burqa que les talibans ont imposé aux femmes et dont son nom est du reste issu. Le burkini est un signe du refus et de stigmatisation de l’autre via l’ostentation d’une tenue en dehors de laquelle on est dans le « haram »

Les anti-interdiction, composés en leur majeure partie d’islamistes et de conservateurs, n’osent pas, eux aussi, avouer le vrai motif de leur indignation : sous leur argumentaire adossé au très politiquement correct respect des libertés, se terrent leurs convictions moins avouables, celle de l’obligation qui doit être faite à la femme, et qui après tout est inscrite dans le coran, d’observer une pudeur de sorte à ne pas provoquer « les instincts mâles ». Les femmes vivant dans les pays arabes vous diront aisément les remarques/regards/gestes de déconsidération à leur égard quand elles osent s’afficher en bikini dans des plages publiques. Au fond, ce n’est que cela derrière les déclamations de disposer de son corps car jamais vous ne verrez ces anti-interdiction user de ce même appareil argumentatif pour militer pour le droit à la minijupe ou au nudisme.

Cependant, et malgré cela, ce camp jouit aujourd’hui d’une audience assez importante (recrutée surtout parmi les jeunes). Une des raisons principales de la résonnance du discours de ce camp est la caution d’honorabilité que lui donne une faction particulière de ses composantes : celle « des droits-de-l’hommiste » classés à gauche par l’opinion publique.

Edwy Plenel en est l’archétype ; ce dernier, et en pleine polémique sur l’interdiction du burkini, publie un article intitulé « Un vêtement comme les autres ». Cet article est naturellement repris par tous les sites « halal » en France et ailleurs et par une grande partie des profils islamistes/conservateurs sur Facebook et Twitter qui, d’habitude, dénigrent le monde d’où vient Edwy Plenel.

Et justement le tour de passe-passe idéologique est là : « Regardez ô islamophobes errants ! Voilà qu’un homme objectif, car faisant traditionnellement partie de nos ennemis, se range à nos côtés et c’est la preuve irréfutable que nous sommes indéniablement dans le vrai. »

Edwy Plenel, en réduisant le burkini (qui, rappelons-le encore, est un terme issu de burqa et de bikini) à un choix vestimentaire, se donne, à peu de frais, bonne conscience, se félicitant, sans doute, de sa droiture chevaleresque et de sa lucidité de justicier incorruptible même quand il s’agit du « camp adverse ». Sauf que cette posture fort honorable a des répercussions qui ne feront hélas de monsieur Plenel que l’idiot utile de l’Internationale wahhabite car la burqa n’est pas un vêtement comme les autres et n’est pas juste un choix vestimentaire.

On arguera qu’Il y a bien aujourd’hui des femmes rétives au projet wahhabite qui portent la burqa, mais qu’elles le fassent est, justement, éloquent sur la situation alarmante de la femme dans les sphères arabo-musulmanes où la respectabilité/le confort/la paix passe désormais par la mutilation d’une partie de soi. Que les femmes, mêmes hostiles au projet islamiste, aient intériorisé d’une manière inconsciente leur infériorité du fait de la chose inconvenante qui doit être couverte qu’est leur corps est, en soi, une insulte à tout humaniste qui se respecte.

Le voile, sous toutes ses formes, est-il anodin, juste un choix vestimentaire ?

Le débat, pollué aujourd’hui par des éléments conjecturaux (le contexte d’après Nice), des finauderies (« gardons-nous de leur victimisation ») et brimé par l’épée de Damoclès de l’islamophobie, élude le fond réel du problème : le voile, sous toutes ses formes, est-il anodin, juste un choix vestimentaire ?

Lire la « littérature » wahhabite-islamiste vous dira que non. Le voile, la burqa et le burkini ne sont pas des vêtements comme les autres mais des signes ostentatoires d’appartenance et de ralliement qui, a contrario, excluent toutes celles qui ne les portent pas du monde de « la bonne musulmane » pour les jeter dans celui des blâmables non pratiquantes, au mieux, ou, au pire, dans celui des catins mécréantes.

Lisez les mémoires* d’un des plus éminents dirigeants de la Nahdha (le parti islamiste tunisien vendu comme le parangon de l’islam modéré), Abdelhamid Jelassi, parues cette année, et vous verrez que le voile et ses pendants ne sont pas des vêtements comme les autres. Il le dit clairement.

Le voile et la volonté insidieuse de sa généralisation, sous toutes ses formes, dans l’espace public, est aujourd’hui, dans un contexte d’islam politique florissant, un élément de propagande, de démonstration de force et de victoire… Victoire remportée sur le modèle social caractérisé par la libération des femmes arabes et leur émancipation à partir des années 30 sous l’impulsion d’Atatürk, Bourguiba et Nasser. Un modèle social progressiste si bien accepté dans un premier temps qu’on vit des salles combles hilares devant un Nasser qui ridiculisait l’attachement des frères musulmans au hijab.

L’acte fondateur de la Tunisie moderne a été, plus que la constitution de 1959, le code du statut personnel de 1956 qui s’est accompagné d’actes symboliques comme le geste de Bourguiba ôtant publiquement le voile a une femme venue l’acclamer. Oter ce voile, c’était reconnaitre la femme comme un égal et non comme un objet, un bonbon (pour reprendre une comparaison en cours chez les islamistes) qu’il faut envelopper pour le soustraire à la convoitise.

Ainsi, prétendre aujourd’hui que le burkini est un vêtement comme les autres est une insulte au combat qu’ont mené et que mènent les femmes arabes tous les jours pour faire évoluer leurs acquis -ou pour juste les sauvegarder – et pour changer les mentalités qui se ré-enlisent depuis quelques décennies de désenchantement national dans le bourbier identitaire.

Soutenir aujourd’hui que le burkini est un vêtement comme un autre, c’est donner, à partir d’un confort parisien, un bâton de plus à ceux qui salissent les femmes émancipées tous les jours dans le monde arabe : du compte « Aicha Amal », très populaire au Maroc, qui photographie des femmes en bikini à leur insu pour les livrer à une curée de « slut-shaming » ensuite sur Facebook, aux déclarations publiques émanant de « respectables » présidents de « think tanks » tunisiens insultant la championne olympique tunisienne Habiba Ghribi et imputant sa déconvenue lors de derniers jeux à…. son slip impudent.

Soutenir aujourd’hui que le burkini est un vêtement comme un autre au nom de la diversité culturelle et religieuse admettrait de soutenir que l’esclavage, s’il est pratiqué en Arabie saoudite par exemple, est une embauche comme une autre vu que le coran contient des versets qui le rendent licites et que c’est donc une spécificité culturelle. N’est-ce justement pas cela l’essentialisme que la gauche de monsieur Plenel dénonce ?

Soutenir aujourd’hui que la burqa est un vêtement comme un autre en exhibant sur Twitter, comme le fait monsieur Plenel, des photos de baigneuses couvertes de la belle époque, n’est autre (mise de côté la supercherie intellectuelle qui élude qu’à la même époque les hommes aussi se devaient de porter des costumes de bains couvrants, donc nulle discrimination de la femme), que de la condescendance, envers des peuplades que l’on considère comme attardées. Une condescendance travestie dans ce nouveau tiers-mondisme qu’est l’islamo-progressisme.

Soutenir aujourd’hui que le burkini est un vêtement comme un autre, c’est nier l’importance de l’enjeu dans des sociétés où des femmes, dont le seul tort est d’exercer leur liberté de penser et d’expression pour défendre leurs acquis contre le travail de sape insidieux de wahhabisation à coups de pétrodollars, sont menacées dans leur existence et astreintes à une escorte policière. Soutenir le port du burkini c’est mieux les désigner à la vindicte des alliés objectifs de monsieur Plenel : les islamistes.

Soutenir que le burkini est un choix vestimentaire qui correspond à l’actuelle configuration politico-sociale arabe, c’est ignorer les errements des peuples qui, laminés par ce monde qui se complexifie, se laissent porter par leurs instincts primaires pour se réfugier dans une représentation fantasmatique et passéiste d’eux-mêmes. Au nom de quoi donc, si ce n’est au nom de la lutte contre ces errements et du rétablissement du sens de l’Histoire, la gauche française a-t-elle contré l’engouement pour le Front national en votant massivement Chirac un certain printemps 2002 ?

Le voile est régression et asservissement de la femme mais monsieur Plenel n’a cure que, par un certain effet, l’orgueilleux papillonnement de ses ailes chamarrées nous condamne, nous, femmes arabes, qui nous battons tous les jours contre ses réactionnaires alliés objectifs, à l’obscurité.

*Les moissons de l’absence : la petite main ne ment pas. Éditions librairie tounes, 2016 [en langue arabe].

Maya Ksouri
Avocate et chroniqueuse politique tunisienne.

Source : Marianne, 5/9/2016

"Que les femmes, mêmes hostiles au projet islamiste, aient intériorisé d’une manière inconsciente leur infériorité du fait de la chose inconvenante qui doit être couverte qu’est leur corps est, en soi, une insulte à tout humaniste qui se respecte." 
Maya Ksouri, Avocate et chroniqueuse politique tunisienne.

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Ne soyons pas naïfs sur le symbole
de cette étoffe
(Aalam Wassef)

«Ne soyons pas naïfs sur le symbole de cette étoffe»  par Aalam Wassef
Leur voile, j'ai envie de l'arracher!


Pour des raisons historiques et idéologiques le mot wahhabisme est interchangeable avec celui de salafisme, plus connu des Français. Les wahhabis eux-mêmes préfèrent se décrire comme «salafistes» pour se distancier d’une appellation péjorative deux fois centenaire. Au milieu du XVIIIe siècle, quand il émerge dans les zones arides du Najd, de l’actuelle Arabie saoudite, le wahhabisme est immédiatement mis au ban de l’Islam. Puritains autoproclamés, les wahhabis promeuvent en effet un rejet total et meurtrier de toute forme d’Islam ou de pratique religieuse différente de la leur.

Le wahhabisme, le courant religieux le plus riche du monde
Dès les années 1970, l’Arabie saoudite modernisée, désormais à la tête de la plus grande fortune au monde, s’emploie à exporter son idéologie: universités, écoles, livres, cassettes, DVD, universités, bourses d’études, fondations caritatives, formation d’imams, chaînes satellites, mode de vie, mode vestimentaire, voile, niqab, burkini, lieux de rencontre et de culte, sites Internet, quotidiens et hebdomadaires… Depuis 1970, on évalue les sommes investies dans la propagation du wahhabisme à 100 milliards dollars. C’est à ce prix que le wahhabisme donne l’illusion d’être l’Islam «le plus authentique», «le plus pur». Ni plus authentique, ni plus pur, le wahhabisme est simplement le courant religieux le plus jeune, et le plus riche au monde.

Occupés à convertir le monde entier depuis moins de quarante ans, les pétro-wahhabis ne se laissent pas pour autant divertir et se préoccupent tout particulièrement des femmes, de leur corps, de leurs devoirs, de leur pudeur et, peut-on entendre aussi, de leur honneur. En 2016 une femme saoudienne digne de ce nom ne circule qu’en compagnie d’un homme, dissimule son corps tout entier et ne conduit pas. Son apparence et son comportement public sont les unités de mesure par lesquelles s’évalue la dignité de son mari et de sa communauté tout entière. Les écarts sont sanctionnés lourdement. Derrière le niqab ou le burkini, c’est aussi cela qui s’exporte en France, mais dans des versions nécessairement édulcorées parce que la loi française protège les femmes.

Confronté à la juridiction française le wahhabisme militant doit composer avec un contexte qui lui résiste, mais dans lequel les brèches semblent nombreuses. La première d’entre elles, et la plus dangereuse, c’est la culture contemporaine des «droits individuels» ou s’est abîmée la liberté. Il est fréquent d’entendre que le niqab, le voile ou le burkini relèvent de «la liberté d’expression» ou du «droit des femmes à disposer de leur corps». S’y opposer, c’est être «islamophobe», c’est-à-dire s’attaquer à tous les musulmans. L’objectif est naturellement que toute condamnation justifiée du wahhabisme institutionnel en particulier soit rapidement perçue et narrée comme visant les musulmans français en général.

Barrer la route à l’extrémisme islamiste
Bien sûr toutes les femmes qui portent des burkinis en France ne sont pas des émissaires wahhabites mais ne soyons pas naïfs sur le symbole de cette étoffe. Il n’y a aucune honte à condamner l’extrémisme islamiste et à lui barrer la route par tous les moyens légaux possibles. Il n’y a là rien de politiquement incorrect ou de comparable au discours raciste et antimusulman du Front National. Cela ne revient pas non plus à ignorer que des actes antimusulmans sont perpétrés en France. Leur nombre de 140 en 2014 a triplé durant la triste année 2015. David Lisnard, le maire de Cannes, a fait dans sa ville ce qu’il fallait faire. Interdire les burkinis dont le nom s’amuse jusqu’à la nausée de la burqa des talibans n’est pas un acte islamophobe. C’est plutôt le signe que nous n’avons pas peur de dire qu’Islam et wahhabisme sont deux choses radicalement distinctes, et que le second menace le premier depuis plus de deux siècles.

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LETTRE A MA FILLE 
(IDIR)

Comme tous les matins, tu es passée devant ce miroir,
Ajusté ce voile sur tes cheveux, qui devra tenir jusqu'à ce soir
Tu m'as dit au revoir d'un regard, avant de quitter la maison
Le bus t'emmène à la fac, où tu te construis un horizon.

Je suis resté immobile, j'ai pensé très fort à toi
Réalisant la joie immense de te voir vivre sous mon toit
C'est vrai, je ne te l'ai jamais dit -ni trop fort, ni tout bas
Mais tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas.

Je t'ai élevée de mon mieux, et j'ai toujours fait attention
À perpétuer les règles, à respecter la tradition
Comme l'ont faits mes parents (crois moi sans riposter)
Comme le font tous ces hommes que je croise à la mosquée.

Je t'ai élevée de mon mieux comme le font tous les nôtres
Mais étais-ce pour ton bien ? Ou pour faire comme les autres ?
Tous ces doutes qui apparaissent et cette question affreuse :
C'est moi qui t'ai élevée, mais es tu seulement « heureuse » ?

Je sais que je suis sévère, et nombreux sont les interdits :
Tu rentres tout de suite après l'école et ne sort jamais le samedi
Mais plus ça va et moins j'arrive à effacer cette pensée :
« Tu songes à quoi dans ta chambre, quand tes amis vont danser ? »

Tout le monde est fier de toi, tu as toujours été une bonne élève
Mais a-t-on vu assez souvent un vrai sourire sur tes lèvres ?
Tout ça je me le demande, mais jamais en face de toi
Tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas…

Et si on décidait que tous les bien-pensants se taisent ?

Si pour un temps on oubliait ces convenances qui nous pèsent ?
Si pour une fois tu avais le droit de faire ce que tu veux,
Si pour une fois tu allais danser en lâchant tes cheveux…

J'veux qu'tu cries, et que tu chantes à la face du monde !
Je veux qu'tu laisses s'épanouir tous ces plaisirs qui t'inondent
J'veux qu'tu sortes, j'veux qu'tu ries, j'veux qu'tu parles l'amour
J'veux qu'tu aies le droit d'avoir 20 ans,
Au moins pour quelques jours…

Il m'a fallu du courage pour te livrer mes sentiments,
Mais si j'écrits cette lettre, c'est pour que tu saches, simplement,
Que je t'aime comme un fou, même si tu ne le vois pas,
Tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on Comme tous les matins, tu es passée devant ce miroir,
Ajusté ce voile sur tes cheveux, qui devra tenir jusqu'à ce soir
Tu m'as dit au revoir d'un regard, avant de quitter la maison
Le bus t'emmène à la fac, où tu te construis un horizon.

Je suis resté immobile, j'ai pensé très fort à toi
Réalisant la joie immense de te voir vivre sous mon toit
C'est vrai, je ne te l'ai jamais dit -ni trop fort, ni tout bas
Mais tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas.

Je t'ai élevée de mon mieux, et j'ai toujours fait attention
À perpétuer les règles, à respecter la tradition
Comme l'ont faits mes parents (crois moi sans riposter)
Comme le font tous ces hommes que je croise à la mosquée.

Je t'ai élevée de mon mieux comme le font tous les nôtres
Mais étais-ce pour ton bien ? Ou pour faire comme les autres ?
Tous ces doutes qui apparaissent et cette question affreuse :
C'est moi qui t'ai élevée, mais es tu seulement « heureuse » ?

Je sais que je suis sévère, et nombreux sont les interdits :
Tu rentres tout de suite après l'école et ne sort jamais le samedi
Mais plus ça va et moins j'arrive à effacer cette pensée :
« Tu songes à quoi dans ta chambre, quand tes amis vont danser ? »

Tout le monde est fier de toi, tu as toujours été une bonne élève
Mais a-t-on vu assez souvent un vrai sourire sur tes lèvres ?
Tout ça je me le demande, mais jamais en face de toi
Tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas…

Et si on décidait que tous les bien-pensants se taisent ?
Si pour un temps on oubliait ces convenances qui nous pèsent ?
Si pour une fois tu avais le droit de faire ce que tu veux,
Si pour une fois tu allais danser en lâchant tes cheveux…

J'veux qu'tu cries, et que tu chantes à la face du monde !
Je veux qu'tu laisses s'épanouir tous ces plaisirs qui t'inondent
J'veux qu'tu sortes, j'veux qu'tu ries, j'veux qu'tu parles l'amour
J'veux qu'tu aies le droit d'avoir 20 ans,
Au moins pour quelques jours…

Il m'a fallu du courage pour te livrer mes sentiments,
Mais si j'écrits cette lettre, c'est pour que tu saches, simplement,
Que je t'aime comme un fou, même si tu ne le vois pas,
Tu sais ma fille chez nous, il y a ne dit pas.