La bien-pensance écologiste et le réformisme

Réflexions personnelles après le passage de Yann Arthus Bertrand et Cyril Dion sur un plateau télé pour présenter leurs films respectifs: "Human" et "Demain".

Un exemple récurrent dans la campagne de l'écologie prétendument apolitique, celui des appareils que nous gardons en veille et qui nécessitent dès lors, selon nos compères, le fonctionnement de 2 centrales nucléaires (?!).

S'il est évident que la bonne volonté de chacun résorberait ce gaspillage et la pollution associée, il serait certainement plus efficace et moins naïf de légiférer sur la conception des appareils eux-mêmes.
Pour la télé par exemple il suffirait d'y imposer un bouton on/of coupant toute alimentation et d'obliger le téléspectateur à se lever pour allumer ou éteindre, ce qu'il a fait durant plus d'un demi siècle et ce qu'il ferait de toute façon s'il éteignait sagement en fin d’usage comme préconisé.

Même constat pour le tri: une législation intelligente permettrait de réduire considérablement la quantité et la nocivité des emballages, pareil pour tous les consommables, les jetables, l'obsolescence programmée etc... Mais ce serait aller à l'encontre du dogme libéral qui ne supporte pas l'ingérence de l'Etat dans la gestion de l'entreprise. Cette situation est donc de toute évidence d'ordre politique... et les multiples tentatives de culpabiliser le quidam aussi. "Culpabiliser" en effet puisque l'objectif (que tout le monde participe) est inatteignable, méthode bien connue du management.



Autre discours intéressant de nos deux sacristains, celui qui nous explique que la croissance n'est due qu'à l'architecture de notre économie → l'argent étant créé par la dette, elle-même engendrée par la consommation, celle-ci évidemment tributaire de la production qui, elle, a besoin d'argent. La boucle est bouclée. Nulle allusion dans ce discours au rôle de la concurrence et de la loi du marché qui poussent mécaniquement à la croissance, de la finance qui l'alimente et d'autres joyeusetés qui garantissent les privilèges et gaspillages ahurissants du "beau linge" de ce monde.



Autrement dit l'idéologie libérale sort indemne de l'analyse alors qu'elle est la source même du système économique qui a engendré le "malaise". Si donc ces documentaires sont d'excellente facture et portent à réfléchir, l'objectif qu'ils poursuivent prête pour le moins à la méfiance. Si la cause principale de la crise écologique n'est pas clairement désignée c'est peut-être, pour ne pas dire surement, afin de la cacher; quoi de mieux pour ce faire que d'intervertir cause et effet?... C'est ainsi que l'on parvient à convaincre certains qu'ils ont le système qu'ils méritent et qu'ils pourraient inverser les choses à la façon du "colibri" de Pierre Rabhi, chacun dans son coin. Le système n'est ainsi plus une cause mais un effet.

Ignorer la cause d'un problème revient à faire le lit de ce dernier; l'ignorance, sinon le déni de cette cause est ici manifeste. Le problème en question relève de l'organisation de la Cité, donc de la politique; faire l'impasse sur cette dimension est intellectuellement malhonnête. La prise de conscience individuelle n'est certes pas à dédaigner mais elle ne saurait en aucun cas, à elle seule, influer sur l'inconséquence du capital.


Ce que le film « Demain » ne vous a pas dit
EMMANUEL WATHELET - 23 Sep 2016

Je voudrais d’abord dire combien les monnaies locales, les potagers urbains, la permaculture, une constitution citoyenne, les pédagogies actives ou encore le respect des salariés dans des entreprises dites « horizontales » sont, pour moi, des initiatives séduisantes. D'ailleurs, j’achète bio, mes enfants sont dans une école Freinet et j’ai fait ma thèse sur l’absence de hiérarchie formelle sur Wikipédia. Mais voilà, il y a un malentendu. Un malentendu répété à l’envi, résumé par le film « Demain » dont le slogan promet de « parcourir le monde des solutions ». Je démontre dans cet article que, non, malheureusement, il n’y a dans ces alternatives aucune « solution » et j’en suis le premier désolé.

Ce qui sous-tend les quelques « alternatives » citées dans le premier paragraphe, c’est l’idée selon laquelle il est possible de changer le monde pas à pas, en partant du quotidien des gens et sans exiger d’eux ni prise de risque, ni sacrifice. Pas étonnant que les spectateurs de Cyril Dion et Mélanie Laurent ressentent à ce point une « positive attitude » après la représentation du film « Demain » !

Cette idée a un nom : le réformisme. La pensée réformiste est la conviction selon laquelle un monde meilleur est possible pourvu que l’on adopte les réformes nécessaires. Elle s’appuie sur l’idée que les défauts du capitalisme peuvent être jugulés en adoptant de nouveaux comportements et en votant de nouvelles lois. Aller au travail en train ou à vélo, consommer bio ou échanger des services sont autant de nouveaux comportements lesquels, agrégés les uns aux autres, produiraient l’inéluctable effet de remplacer le système capitaliste corrompu par un capitalisme « sain ». Dans ce nouveau système, la croissance est garantie par l’énergie verte exigée par les électeurs, de même que les excès de la finance et de la spéculation sont régulés par des hommes politiques courageux. Ainsi, le changement vient des (petites) gens et, par contagion, investit l’ensemble de la société. Merveilleux.

Le problème d’une telle vision est qu’elle occulte complètement l’acteur le plus important de la société capitaliste : le capitaliste lui-même ! Chacune des initiatives citées, poussée au terme de sa logique, s’opposera en réalité frontalement à des intérêts puissants que la perspective exclusivement locale fait oublier. Ainsi, si tout le monde cultive son potager en respectant l’environnement et en produisant ses semences, Monsanto ne vendra plus ni ses OGM, ni son glyphosate. Si les citoyens créent des sociétés de journalistes pour empêcher leurs médias d’être détenus par des milliardaires jouant aux rédac-chefs, c’est Bolloré, Niel, Drahi ou Dassault qui verront rouge (si je puis dire !). Si la fabrication de médicaments devient « open source », que diront Pfizer, Glaxo et consorts ? Pas la peine d’en rajouter, vous avez compris le principe.

L’autre erreur, c’est de croire que tout ça, c’est pour après. Dans une certaine mesure, c’est pourtant vrai : la directive de l’UE interdisant les potagers amateurs était un hoax – ce qui n’implique pas qu’une telle décision serait impensable. Toutefois, la règlementation européenne sur les semences est tellement discriminante que seules les variétés des grosses industries répondent aux critères. On voit là la puissance des lobbies…qui agissent aujourd’hui et non pas…demain !

Mais est-ce valable dans tous les secteurs ? Certes oui. Dans leur film, Cyril Dion et Mélanie Laurent s’attardent longuement sur l’expérience de constitution citoyenne en Islande, mais il ne leur faut que quelques secondes pour rappeler que cette dernière est bloquée depuis plusieurs années par le parlement ! Forcément, la constitution allait « contre les intérêts » des députés. Mais ça n’aurait pas été très « positive attitude » de souligner l’échec.

Prenons un autre exemple : le commerce équitable. Le commerce équitable consiste à dire que l’injustice que subissent les paysans du sud (et encore, on parle des producteurs, pas nécessairement des ouvriers agricoles travaillant sous le soleil de plomb) peut être dépassée en « réformant » le commerce classique avec un label rigoureux impliquant des mécanismes de contrôle. Le commerce équitable est-il, à prix de vente égal avec des produits non équitables, rentable ? Non. Preuve en est que ces produits sont plus chers que la moyenne. Il en résulte que ceux qui peuvent se payer ces produits sont précisément ceux qui sont suffisamment riches. Or, les plus riches d’entre nous font partie des privilégiés du système capitaliste. Autrement dit, c’est parce qu’il y a des inégalités par ailleurs que le commerce équitable est possible. Le commerce équitable n’a donc pas pour vocation de se substituer à l’ensemble du commerce puisque, par définition, un privilégié ne peut l’être qu’en comparaison à d’autres qui ne le sont pas. Ici, non plus, pas de changement réel. On pourrait continuer comme ça indéfiniment, avec chacune des « solutions » qui fleurissent un peu partout et qui ressemblent finalement plus à des pansements au système capitaliste, voire à une pernicieuse caution morale.

Vous allez me dire : c’est déprimant ! Oui et non. Oui parce qu’en effet, ce n’est pas « si simple » de changer le monde. Non parce que, définitivement, il est possible de changer le monde. Mais cela implique d’être conscient que ce qu’on voyait comme une solution n’est peut-être qu’une première étape amenant à un blocage nécessaire. Cela implique également d’accepter que changer le monde n’est pas sans risque et ne se fera pas sans sacrifice.

Reprenons avec un exemple. Que des habitants se mettent ensemble pour rédiger une nouvelle constitution, qu’ils prennent conscience qu’ils en sont capables et que le résultat est à la hauteur de la mission assignée, c’est éminemment positif… Mais une fois l’alternative capable de rivaliser avec ce à quoi elle s’oppose, elle dérange. La confrontation est inévitable, la stratégie du « pas à pas » ayant fait long feu. C’est ici que le réformisme atteint ses limites et qu’intervient l’idéal révolutionnaire. Oui, je sais, c’est un peu abrupt. Pourtant, lorsqu’un peuple opprimé souhaite s’émanciper de son dictateur, la révolution est unanimement reconnue comme salutaire. La relative invisibilité du caractère totalitariste du capitalisme (sous couvert d’accepter la critique et même d’intégrer des ébauches…d’alternatives !) ne doit pas faire oublier la malbouffe, les licenciements collectifs, l’écart sans cesse plus grand entre les riches et les pauvres, les guerres pour les matières premières et celles qui enrichissent les industries de l’armement.

Face à ces multiples « blocages » dont on a montré qu’ils sont insolubles par une stratégie du pas à pas, la pensée révolutionnaire se pose comme l’opportunité d’opérer l’ultime « déclic ». Par exemple, les Islandais pourraient considérer leurs députés comme illégitimes et décider démocratiquement d’en élire ou d’en tirer au sort de nouveaux…tout en usant des moyens adéquats, éventuellement manu militari, pour arriver à leur fin. Ni sans risque, ni sans sacrifice disais-je… Dans ce contexte, on comprend que les peuples freinent des quatre fers, quitte à avaler des couleuvres – les Grecs en savent quelque chose. On sait toujours ce qu’on s’apprête à perdre, on ne sait rien de ce qu’on pourrait gagner. Faire la révolution est une décision qui se prend souvent au bord du gouffre, c’est-à-dire dans la pire des positions, celle qui permet le moins d’anticiper le système d’après.

De plus, toute une population ne sera jamais en même temps au bord du gouffre. Certains en sont loin, d’autres sont déjà tombés. Le changement ne viendra que par ceux qui ont le moins à perdre et le plus à gagner, c’est-à-dire les classes les plus exploitées par le capitalisme dont les « bobos » tentés par le bio ne font évidemment pas partie. Ces classes devront se mettre ensemble et constituer une masse critique, tout en étant correctement informées. Or, la masse critique est de facto tuée dans l’œuf par la façon qu’a le capitalisme d’opposer les pauvres entre eux (il n’y a qu’à voir le succès du Front National auprès des ouvriers) tandis que l’information est aux mains des plus puissants peu enclins à céder leur outil de propagande.

Que penser de tout ça ? D’abord qu’il faut continuer à « faire sa part » comme le rappelle la légende du colibri racontée par Pierre Rabhi. Parce que ça crée du lien social et ça démontre, en effet, qu’il serait possible (au conditionnel !) de vivre autrement. Ensuite, il faut garder en tête que bien avant qu’une alternative soit mise en œuvre unanimement, ceux qui pourraient en subir les conséquences (les multinationales, les milliardaires, etc.) luttent déjà contre elle. Pire, les différents lobbies et entreprises transnationales ne se contentent pas d’anticiper les « alternatives au système », ils continuent de renforcer ce système chaque jour avec de nouvelles propositions (TTIP, CETA), de nouvelles fusions (Bayer et Monsanto), de nouveaux licenciements (Caterpillar, Alstom), de nouvelles guerres. L’action à l’échelon local est donc nécessaire mais insuffisante : doit y être associé l’activisme politique à l’échelle des structures : lois, directives, projets de traités, etc. Enfin, il faut reconnaître qu’un véritable changement implique toujours une certaine prise de risques : répression violente des pouvoirs en place, incertitudes quant au nouveau système, périodes d’instabilité, instrumentalisations diverses, embargos économiques, menaces à la souveraineté nationale.

S’il est important de penser les alternatives indépendamment des obstacles, parce que cela donne le courage de s’y mettre, il l’est encore plus de penser les processus. Pour que la révolution ne soit pas à la manière de celle des planètes un « retour à la case départ », mais un véritable « monde de solutions » – même provisoires.

Source: Investig’Action
http://www.investigaction.net/ce-que-le-film-demain-ne-vous-a-pas-dit/#sthash.MIfgh6mx.dpuf
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Cher Yann Arthus-Bertrand,
Michel Collon - 30 Septembre 2015

Après votre splendide La Terre vue du ciel, vous présentez Human, film de témoignages sur les souffrances humaines. Projeté à l’ONU, sur France 2 ce 29 septembre et visant 800 millions de spectateurs. Impressionnant !
A juste titre, vous vous indignez : « Le monde, c’est la ronde infernale de gens qui vont chercher à manger et chercher une vie meilleure dans d’autres pays ». Et vous posez de bonnes questions : « Est-ce normal que la moitié des richesses du monde appartiennent à 90 familles ? Que des gens gagnent dix millions d’euros par mois ? »(1). 
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Puis-je apporter ma petite pierre à votre débat ? Votre film est financé par la Fondation Bettencourt de L’Oréal et aidé par Google. Vous avez aussi travaillé avec Total. Un journaliste demande si ça ne vous dérange pas ? «{ Au contraire. Tu peux être riche et généreux. Tu peux avoir monté un système extraordinaire et vouloir changer le monde}. »

En êtes-vous bien sûr ? Je pencherais plutôt vers le jugement de Victor Hugo : « {C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches} ». Ou alors Balzac : « {Derrière chaque grande fortune, se cache un crime} ».

Le crime de Total ? S’appuyer sur les pires dictateurs africains pour voler le pétrole et bloquer le développement de ces pays. D’où la pauvreté, d’où l’exode des réfugiés.

Le crime de Google ? Collaborer avec la NSA et la CIA pour espionner le monde entier et briser les révoltes. Comme l’a montré Ahmed Bensaada dans son livre Arabesque$ (2) sur le rôle des Etats-Unis dans le « {printemps arabe} ». Résultats visibles… en Méditerranée !

Les crimes de L’Oréal ? Si nombreux qu’il faudrait… un film ! Son fondateur, le chimiste Eugène Schueller (père de Liliane Bettencourt), créa dans les années 30 l’organisation fasciste La Cagoule qui se réunissait dans son bureau professionnel, et il fut au cœur du fascisme patronal français collabo, déclarant : « {Nous voulons construire la nouvelle Europe en coopération avec l’Allemagne nationale-socialiste et toutes les autres nations européennes libérées} » pour empêcher les juifs «{ de polluer notre race }». Blanchi à cause de sa fortune, il fit main basse sur quantité de sociétés et créa un groupe de taille mondiale.

On n’est pas responsable de son père, direz-vous. Exact, mais le mari de Liliane ne valait guère mieux. Patron français de la PropagandaStaffel, il dirigea l’hebdomadaire collabo La Terre Française écrivant : « {Pour l’éternité, (les Juifs) seront maudits de tous…} » Grâce à cet héritage, Liliane Bettencourt devint la femme la plus riche du monde. Pour faire le bien, dites-vous ? En finançant Sarkozy pour diaboliser les jeunes des quartiers populaires ? Pour détruire la Libye et produire ce flot de réfugiés que vous déplorez ? En étant actionnaire de Sanofi et en octroyant à son directeur, Christopher Viehbacher, 8,6 millions € en 2014, soit 23.700 euros par jour ? Son mérite ? Avoir licencié quatre mille salariés en cinq ans(3). Vous déplorez la pauvreté, mais vos sponsors la créent.

La pauvreté ne tombe pas du ciel, cher Yann, mais de l’exploitation. Vous dites : « Je viens d’une famille de bourgeois. J’ai des amis riches. » Ses parents, on ne les choisit pas, mais ses amis ? Peu importe qu’ils aient un peu mauvaise conscience le dimanche en allant à la messe. L’important, c’est ce qu’ils font en semaine : exploiter le travail d’autrui.

Vous pensez qu’on peut compter sur la générosité des puissants ? Mais la charité existe depuis des siècles et n’a rien changé. Voler dix et rendre un, c’est un écran de fumée. Si on essayait plutôt la Justice sociale et la fin de l’exploitation ? A quand votre film sur les véritables causes de la pauvreté, du sous-développement et des guerres pour les ressources ? Ce film n’aura plus le soutien du 1%. Mais votre prestige stimulerait un débat profond parmi les seuls qui peuvent changer ce monde injuste : les 99%.

1) Le Soir (Belgique), 26 septembre 2015, P 36.

2) Ahmed Bensaada, Arabesque$ – Enquête sur le rôle des Etats-Unis dans les révoltes arabes, Investig’Action, 2015, Bruxelles.

3) [www.gauchemip.org/spip.php?article13597->www.gauchemip.org/spip.php?article13597]