Quand nos psy se mettent au marshmallow...

Le test de la guimauve est une étude sur la « gratification différée » conduite en 1972 par le psychologue Walter Mischel de l'université Stanford. Un marshmallow  est offert à chaque enfant et si ce dernier résiste à l'envie de le manger illico, il en obtient plus tard deux autres en guise de récompense. Les scientifiques analysaient ensuite la durée pendant laquelle chaque enfant résistait à la tentation, et entendaient ainsi démontrer qu'une grande patience était synonyme de succès futurs. 

Les résultats interprétés par les auteurs suggèrent en effet que plus grand est le contrôle de soi, mesuré par la capacité de résister à la tentation, plus les chances de réussir dans la vie  sont grandes. Et pourtant, une nouvelle étude sur ce test a permis de tirer des conclusions bien différentes.

Selon ce qu’en dit la sociologue Jessica McCrory Calarco  dans « The Atlantic », cette nouvelle étude « a jeté le doute sur tout le concept ». Selon elle, ce n’est là qu'un doute de plus dans une longue série suggérant que «la psychologie est en crise ». « The Guardian » a titré pour sa part : « le test célèbre de guimauve de contrôle des impulsions échoue dans une nouvelle recherche ». Un autre chercheur dénonce « un test démystifié ». Alors, comment ce test de guimauve a-t-il explosé de la sorte ?

Dans la nouvelle étude, les chercheurs ont fait le test du marshmallow  avec des enfants de quatre ans. Ils ont ensuite  comparé leurs performances au rendement scolaire en première année et à 15 ans. Résultat : les enfants qui ont résisté à la tentation plus longtemps ont obtenu de meilleurs résultats plus tard dans la vie. La corrélation était dans le même sens que dans la première étude de Mischel, statistiquement significative, un peu plus petite toutefois mais probablement plus précise, la taille de l’échantillon étant plus importante.

Les chercheurs ont ensuite ajouté une série de «variables de contrôle» en utilisant l'analyse de régression. Cette technique statistique consiste à prendre en compte des facteurs indépendants des variables de contrôle, ici des évaluations socioéconomiques des enfants, de leur intelligence, de leur personnalité et de leurs problèmes de comportement. De plus en plus de facteurs étant contrôlés, l'association entre la résistance à l’envie et la réussite scolaire à l'adolescence est devenue non significative. Calarco a conclu que le test de la guimauve ne portait pas sur la maîtrise de soi, mais reflétait plutôt la position sociale des sujets. Les enfants issus des classes défavorisées ont eu plus de difficulté à résister aux friandises que les enfants aisés, c'est donc la classe sociale qui a vraiment influencé la réussite. 

Lorsque l'avenir est incertain, se concentrer sur les besoins immédiats
est la chose la plus intelligente à faire.

Les chercheurs savent depuis des décennies que richesse et pauvreté façonnent la capacité de retarder la gratification. Mischel a écrit en 1974 que l'attente de la plus grande récompense n'était pas seulement un trait individuel mais dépendait aussi des attentes et de l'expérience des intéressés. Si par exemple les expérimentateurs ne sont pas considérés fiables pour revenir avec deux guimauves, n'importe qui mange la première friandise sans attendre une récompense incertaine. Il a illustré ses propos avec une expérience effectuée à Trinidad avec des résidents noirs de quartiers difficiles qui ont superbement ignoré les promesses des expérimentateurs blancs jugés peu fiables. Suivant cette logique, de nombreuses études au fil des ans ont confirmé que les personnes vivant dans la pauvreté ou dont l’avenir est incertain ont tendance à considérer comme La Fontaine que « un tiens vaut mieux que deux tu auras ».

Ainsi aura-t-il fallu près d'un demi siècle pour démonter les conclusions d'un test scientifique convenant à la doxa libérale. En effet, quoi de plus confortable pour cette dernière que d'avoir la preuve "irréfutable" que la réussite n'est due qu'au mérite de ceux qui savent faire preuve de patience et de réflexion? Peu importe si, par exemple, le gamin est d'autant plus tenté par la guimauve qu'il n'a guère l'occasion de s'en régaler.



→ https://behavioralscientist.org/try-to-resist-misinterpreting-the-marshmallow-test/